Insolitude…

Par Michka :: 03/04/2008 à 7:26 :: Général


Marie sent subitement un frisson la parcourir et se rend compte que c’est le crépuscule. Depuis combien de temps est-elle assise en tailleur là,  dans ce recoin du  jardin public, adossée contre le tronc du grand sapin ? C’est le seul endroit d’où elle peut voir la maison en restant elle-même à l’abri des regards.

 

                       

 

    La façade diffuse maintenant une luminosité particulière comme si elle avait emmagasiné les derniers rayons du soleil de ce 29 septembre. Le corps de Marie lui fait mal, il lui rappelle qu’elle n’est plus jeune, elle sent l’humidité et la fraîcheur de la terre s’insinuer jusque dans ses os. Elle tourne les yeux encore une fois vers la maison, la maison de Simon…                                                             

    Comment aurait-elle pu résister à l’attirance magnétique que Simon avait exercée sur elle dès leur première rencontre ? Elle se souvient de sa silhouette, son style bon chic bon genre, de son visage qui rayonnait d’un éclat particulier par ses yeux noisette. Malgré elle, Marie fut subjuguée par quelque chose d’irrépressible. Au début, elle essaya de ne pas se laisser séduire, refusant l’idée même d’avoir une relation avec un homme marié, elle savait combien elle avait besoin d’être la seule, l’unique. Mais l’écoute attentive de Simon répondait à toutes ses aspirations. Et elle céda… La passion les emporta, ils fusionnèrent dans des étreintes fougueuses, brûlantes, incontrôlées.

 Marie lui disait des mots fous, inventait pour lui des baisers, des caresses, des jeux d’amour sans fin. Et Simon lui chuchotait son envie d’elle, la suppliant : « dis-moi que tu m’aimes, dis-moi que ça va durer, dis-moi que c’est vrai »… Et elle le rassurait, jurant que oui, promettant pour toujours. Marie n’avait jamais connu un tel bonheur, cette certitude d’être aimée, désirée et Simon affirma qu’il ne pourrait plus vivre sans elle désormais.

 Ce fut le seul moment où ils touchèrent la perfection de l’amour. Les fantômes du passé vinrent vite se manifester entre eux et les désunir. Simon commença à douter : « Tu es belle, libre, tu vas me quitter, c’est normal. Je ne peux pas laisser Jeanne ». Marie, tourmentée, jura qu’elle ne l’abandonnerait pas, qu’elle l’aimerait toujours et plus que tout. Mais pour elle commença la longue descente en enfer. Les visites de Simon se raréfièrent et, lors de leurs étreintes, Marie ne sentait plus vibrer leurs cœurs à l’unisson, Simon ne s’attardait pas et elle eut l’impression d’être devenue un simple objet de plaisir, trahie, salie. Cependant elle ne put se détacher de lui et entra dans une attente insoutenable.  Oh ! Il téléphonait parfois, pour dire quelques phrases futiles sur un ton de camaraderie, lui refusant les mots d’amour qu’elle convoitait, les explications qui l’auraient rassurée sur ses sentiments, quels qu’ils fussent, ce qui avivait la souffrance de Marie. La crainte de le perdre  était devenue son obsession. Elle négligea peu à peu la réalité de son quotidien : ses factures, ses repas, ses amis, ses activités, cessa d’aimer tout ce qu’elle avait aimé jusqu’alors et tomba dans une profonde déprime. Elle affichait, la journée, un sourire poli mais sans joie, sans vraie présence. Mais le soir, hantée par le silence de son amant, elle s’accrochait à lui, se mettant sur son chemin pour qu’il croie la rencontrer par hasard, le suppliant de l’écouter, prête à toutes les humiliations pour qu’il revienne, pour qu’il la tienne encore dans ses bras, pour qu’il lui dise que ce n’était pas fini.  Simon entrait dans des colères dont elle ne l’eut jamais cru capable et l’évitait de plus belle pendant des semaines. 

Dans ces périodes, seule dans sa chambre, Marie hurlait comme un animal blessé, elle appelait à l’aide une invisible présence et implorait la grâce de mourir sur le champ pour que tout s’arrête. Paradoxalement, chaque fois qu’elle touchait le fond du désespoir, Simon revenait, un peu adouci et, avec lui, un soupçon de vie pour Marie. Et tout recommençait : Ils faisaient de nouveau l’amour avec une rage désespérée.  Lors de ces périodes d’accalmie  elle retrouvait sa bonne humeur et faisait taire la petite voix intérieure qui tentait de la tempérer dans ses ardeurs: il était là, elle sentait la chaleur de son corps, la force de ses bras, il était là avec elle, il était là pour elle, elle vivait un moment d’éternité et elle acceptait tacitement de subir ce qui inévitablement suivrait : il allait repartir, renier leurs étreintes, leur amour, leur relation. Elle le savait capable du pire comme du meilleur mais elle se serait damnée pour lui.

 Cela dura ainsi trois ans. A chaque rupture, Marie prenait davantage conscience qu’elle avait laissé à Simon le pouvoir de créer la pluie et le beau temps dans sa vie et, subrepticement, s’insinua dans son esprit une certitude : son salut était de se séparer de lui.  Au fil des mois, elle avait senti s’émousser sa propre ardeur. Telle la vague qui, inlassablement, vient frapper le rocher et l’érode lentement, les mots de Simon, dits puis répétés et répétés encore, encore… ces mots avaient eu raison de son amour. Avec la certitude qu’elle ne ressentirait plus jamais l’exaltation de la passion dans ses bras, elle avait commencé à organiser son départ.

 
            Avec une froide détermination, elle avait d’abord brûlé les photos des voyages qu’elle avait faits pour le retrouver puis tous les mots doux qu’il avait écrits pour elle : sur le billet d’avion, sur les notes d’hôtel ou sur des papiers hétéroclites,  griffonnés à la hâte chez lui, en cachette de Jeanne. Brûlés aussi les nombreux tomes du journal intime à qui elle avait confié tous ses secrets.  Les flammes s’insinuaient entre les pages grignotant tantôt sa grande écriture fébrile qui montait, joyeuse, sur les lignes racontant leurs regards partagés, leurs étreintes fusionnelles ; tantôt l’encre effacée sur le papier gondolé par des déluges de larmes tourmentées. Elle s’était sentie délivrée après ces heures d’autodafé.

 

Ensuite, elle avait très vite mis en place les choses, pris des contacts à l’étranger pour obtenir un contrat de dix-huit mois dans un hôpital, signé sans même réfléchir, réservé pour un aller simple, résilié ses abonnements domestiques, bouclé sommairement ses bagages, fermé ses portes et volets  et elle était partie comme on prend la fuite, c’était devenu une question de survie.

Elle s’était rapidement adaptée à sa nouvelle existence et, bien que souffrant encore de sa blessure, elle s’était laissée emporter par sa nature entreprenante. Son nouveau travail l’enthousiasmait, elle s’y sentait utile et appréciait l’ambiance de l’équipe paramédicale.

Dès les premières semaines elle avait remarqué Christian, le médecin du service et elle admirait son calme et sa disponibilité avec les malades. Elle avait accepté sans réticence ses invitations au cinéma, au restaurant  puis dans sa maison pour un dîner aux chandelles. Elle n’en était pas amoureuse mais elle aimait le contact de ce grand garçon brun qui, à l’opposé de Simon, était d’une profonde authenticité. Il apportait à Marie toute la tendresse et la compréhension dont elle avait tant manqué et il ne demandait rien en retour. Au bout de six mois, lorsqu’il lui demanda de vivre avec lui et de l’épouser, Marie accepta. Elle vécut avec lui un bonheur tranquille. Dormir auprès de Christian lui avait rendu un sentiment de sécurité, elle fit encore quelquefois des cauchemars où Simon lui apparaissait, il se penchait vers sa femme, Jeanne, pour l’embrasser sur les lèvres ou bien il regardait Marie avec un rictus et un regard narquois et sa voix lui murmurait : « je te l’avais bien dit que tu me quitterais ».  Ces nuits-là, elle se réveillait en sueur et avait du mal à reprendre contact avec le présent. Alors Christian la prenait dans ses bras et la consolait comme si elle était une petite fille, il lui disait des mots tendres, caressait ses cheveux et son dos en la tenant blottie contre lui et elle se rendormait, les yeux pleins de larmes, mais rassurée.  La journée, ils travaillaient ensemble, portés par le même sens du don de soi et le même désir de guérir les autres. Lorsque l’infarctus frappa Christian, Marie sut tout de suite que c’était la fin, il mourut dans la demi-heure suivante. 

              Après les obsèques de Christian, Marie avait décidé de rentrer chez elle en France. Elle gardait de son mari quelque chose de profondément apaisant et bien qu’il lui manquât pour ses bras, le sourire de ses yeux noirs et sa merveilleuse voix, elle sentait encore maintenant dans son cœur sa présence subtile, légère mais puissante.

 
              Un nouveau frisson fait trembler Marie, elle décide de se lever, dérouille ses articulations de quinquagénaire et se met en route en boitillant sur quelques pas. Elle passe tout près de la maison de Simon pour regagner son quartier. La nuit est complètement tombée et les rectangles lumineux des fenêtres se détachent sur le fond sombre de la façade. Tout le rez-de-chaussée est éclairé mais, bizarrement, il n’y a pas de déplacement d’ombres derrière les voilages et Marie perçoit le silence.  Pas de bruit de vaisselle en cette heure de repas, pas l’aboiement du petit chien ni la musique d’opéra que Jeanne fait jouer parfois si fort que les voix des divas remplissent l’air extérieur. Marie est intriguée et subitement, mue par sa curiosité naturelle, décide de sonner. Elle s’invente en un instant un prétexte pour se donner bonne contenance quand Jeanne criera, comme d’habitude,  du fond de la maison : « Oui, entrez ! ». Elle appuie sur le bouton poussoir. Rien…

 Alors elle baisse délicatement le loquet et pousse la porte avec précaution et soudain, se trouve face à face avec Simon. Elle est stupéfaite de le voir aussi changé, ses rides se sont creusées, tous ses cheveux blonds sont devenus blancs et sa silhouette s’est empâtée. Il n’a plus sa superbe et son arrogance, mais un air un peu perdu.  Dans cet instant fugitif, en même temps que Marie surprend son cœur à battre la chamade dans sa poitrine, elle capte dans le regard de Simon un éclair d’incrédulité. Elle s’entend prononcer des mots absurdes sur une voix trop haut perchée : « Bonsoir, tu me reconnais ? ». Eludant la question, il lui ouvre plus grand la porte pour lui laisser le passage et marmonne : « Entre, assieds-toi ». Il sort des verres du placard , lui demande si elle veut un Coca, Marie dit oui faiblement, elle sent que quelque chose va arriver. Il se sert un whisky, s’assoit à son tour, de l’autre côté de la grande table carrée et lâche enfin : « Tu sais que je suis seul ? Jeanne est morte en juillet ». Alors Marie se lève, fait quelques pas vers lui, prend ses mains pour l’obliger à se mettre debout, il se laisse faire, sans comprendre, un peu passif. Elle l’entoure de ses bras, dans un geste fraternel et, la gorge nouée par l’émotion, murmure à son oreille : «  Je suis là, maintenant »         


            Michka 

Nouvelle écrite en avril 2004

 

Commentaires

Le 05/04/2008 à 9:59, par isab
ton texte est très agréable à lire, et il est facile de se projeter dans Marie ou d'imaginer Simon.
L'écriture est fine, légère, la sensualité pudique, la solitude bien décrite.
Seul me parait étonnant les deux décès simultanés et maintenant acceptera t'il de partager sa vie?
Le 05/04/2008 à 12:39, par Michka
L'observation de la vie montre que parfois des ruptures ou décès surviennent par "vagues" comme les maladies ou les catastrophes mais aussi comme les mariages ou les naissances.
La nouvelle ne dit pas la suite, c'est une autre histoire qu'il faudrait écrire à partir de ces retrouvailles.
Un jour peut être, plus tard...

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