L'argent

Par Michka :: 24/04/2008 à 19:00 :: Général
  Voici un texte que j'ai écrit en novembre 2007 et que je remets en ligne à la demande d'isab qui avait aimé cet exposé complètement autobiographique!...  Merci à elle et à vous tous de votre présence ici.

 

"J’ai 5 ans, je ne connais pas l’argent, je connais le sourire de ma sœur de lait, l’assiette de bon cacao du soir, la cuillère qu’elle me tend pour me faire manger, je suis anorexique et mourir fait partie de moi, comme jouer, pleurer.

"J’ai 10 ans, je ne connais pas l’argent mais je découvre la pauvreté, l’atmosphère lourde des familles sans le sou, le travail laborieux et ingrat d’une mère qui se sous-estime et plie sous le fardeau des balluchons de soie qu’elle ramène chez elle pour faire des châles aux belles Algériennes. Soies lyonnaises luxueuses, soirées glauques, bruit de la machine à coudre, soupirs, châles ourlés, où elle a cousu les franges et qui tombent l’un après l’autre sur le sol encore reliés par le fil unique qui se dévide de la cannette. Ensuite, elle se lèvera, fourbue, les pliera un par un, les attachera avec la grande courroie de cuir et demain, nous reprendrons le bus, je serai là pour lui ouvrir les portes, tenir son sac. Et nous reviendrons avec d'autres rouleaux de soie rose, bleue, jaune, d'autres sacs de franges...
"Je ne connais pas l’argent mais je découvre la pauvreté.

 
"J’ai 15 ans, je ne connais pas l’argent mais je découvre qu’il existe les riches, l’atmosphère rutilante du Savoy en terrasse, Serge Lama au bar, en touriste, mes camarades de classe sont la fille du banquier, fils du propriétaire de Nice-Matin, la fille du notaire…
Alors j’ai travaillé pendant les vacances, j’ai croisé dans le hall de l’hôtel mon amie Cathie, la fille du gérant de l’hôtel et elle m’a souri, elle a fière allure avec sa bombe sur la tête, son pantalon d’équitation et ses bottes. Et moi je vais nettoyer sa chambre  pendant qu’elle prendra son cours en chevauchant, ses beaux cheveux roux flottant au vent. Elle ne peut plus être mon amie, désormais et je ne la reverrai plus.
"Je ne connais pas l’argent mais je découvre que je ne suis la fille de personne. 

"J’ai 20 ans, je ne connais pas l’argent mais je sens que c’est un moyen de prendre sa place, de trouver du confort, de ne plus manquer physiquement, de ne plus être en dessous des autres, de s’intégrer. Alors j’étudie, je travaille, je me marie. Ses parents ont de l’argent mais sa mère est avare, énormément peureuse de perdre, elle compte, recompte, compare ce qu’elle a gagné il y a un an et ce jour ci, ce qu’elle a besoin de gagner pour que son chiffre monte encore et encore. Alors elle travaille plus, toujours plus, elle ouvre boutique à 8 heures, et le dimanche aussi, et le jour de Noël aussi et le Jour de l’an aussi. A 49 ans, elle meurt emportée par la maladie qui ronge les tourmentés. Et je me dis : « Alors, en quoi est-ce utile de gagner tant et ne pas en profiter ? »
"Je ne connais pas l’argent mais je me jure de ne jamais l’économiser.

 
"J’ai 25 ans, je ne connais pas l’argent mais je vais apprendre car j’ai réussi ! J’ai mon diplôme de kiné, je m’installe et crée mon cabinet, j’ai de la clientèle, l’argent arrive, la clientèle augmente, je touche de l’argent, tant d’argent, je n’ai pas l’habitude, je n’ai pas de besoins, je ne sais pas qu’en faire, je reste modeste, simple. Je le mets sur mon petit livret d’épargne pour des jours futurs où nous aurions envie de quelque chose ou un coup dur. Je découvre le poids de l’argent, j’étais bien quand je n’avais pas peur de le perdre.

 
"J’ai 30 ans, beaucoup d’argent, je ne m’en préoccupe plus : il rentre, il sort. Je fais le choix d’avoir notre maison, je joue les castors, j’achète du matériel, je construis, je pose les parpaings et je deviens l’artiste de mon chef d’œuvre, je crée ma vie de famille, c’est notre nid, des années de notre vie, de notre histoire, l’argent est un moyen , le travail en est un autre : week-end à faire les fondations, les murs, vacances à couler des dalles, après- midi à poser des volets, soirées feu de bois sur le terrain pour ne pas m’éloigner trop longtemps de mon rêve. Enfin, nous déménageons mais rien n’est fini, encore beaucoup d’argent, beaucoup de travail. J’ai des projets, je suis comme un panier percé. J’achète, je gaspille, je donne, je prête mon argent, je perds mon argent, qu’importe alors ! J’en ai tant, je n’ai jamais appris à le gérer, je travaille beaucoup, beaucoup mais je suis si forte, qu’importe !



"J’ai 40 ans… Des années ont ainsi passé : argent, travail, argent, travail, le bonheur du confort s’installe et avec lui, le danger, l’enlisement, l’argent s’insinue entre mon mari et moi, j’ai trop donné, il s’est habitué:  il préfère se faire entretenir, il ne travaille plus, quitte son emploi et reste oisif. Les enfants ont grandi, leurs besoins aussi.
« La cigale ayant chanté tout l’été… », les caisses sont vides et mes poches aussi, le niveau de vie baisse pour tout le monde et la crise des ménages fait rage…Je m’endette, j’emprunte, je m’endette encore plus, j’emprunte encore plus, je coule…
Le couple est mourant, je demande à être séparée, j’obtiens la maison, la garde de nos filles, je n’ai plus le sou, je suis revenue à ma pauvreté de naissance. Dépression, séparation, veuvage, cessation d’activité libérale, vente de ma chère maison, le capital bouche quelques dettes,  les années noires commencent…

 "J’ai 50 ans, je suis lassée des galères, de tous ces efforts, je suis seule, nue moralement, sans rien dans mes poches, je n’ai plus rien à perdre, je quitte sans regret mon HLM, mon petit boulot de kiné sous payée à l'hôpital, mes amours qui n’en sont plus. Je pars, je n’ai plus grand-chose à mettre dans le fourgon de location mais c’est en moi que j’ai des forces. L’argent ? Plus un sou, le chômage, des crédits en quantité bien plus que de raison, c’est inouï. Mais j’ai cette foi, cette fougue, cette détermination, cette chance-là est en moi !
"Je change de vie, je quitte tout et tout le monde.

 
"J’ai 55 ans. J’habite au bord de la mer, dans un studio tout petit mais si bien rénové en deux ans. Il est à moi. Ou  presque, il le sera dans 13 ans quand j’aurai fini de le payer ! Mais il est à mon nom, c’est mon nid.
J’ai refait ma vie, j’ai des patients, beaucoup de clientèle et l’argent rentre sans peine, je travaille avec goût, sans effort, dans la joie et la bonne humeur, j’ai gardé ma foi inébranlable. Je ne manque de rien, l’argent s’en va sans cesse, il me sert, il circule, il en arrive juste le nécessaire, je ne suis plus dans l’excès, je fais de petites économies, je suis prudente mais pas avare,  je ne suis ni dans la privation, ni dans le gaspillage. L’argent est le reflet exact de ce que je vis, de ce que je suis devenue : tout en équilibre et source d’harmonie.

 

   Ainsi va la vie, notre rapport à l’argent n’est-il pas simplement le miroir de ce que nous sommes, nous-même : inquiets, nous avons peur d’en manquer ; frivoles et insouciants, nous le gaspillons ; sérieux et prévoyants, nous l’économisons ; et, confiants, nous l’utilisons sans excès…

"J’ai 55 ans, l’argent est pour moi tout en équilibre et source d’harmonie.
Que cette abondance coule aussi dans votre vie, je vous le souhaite car l'argent n'est que de l'énergie, une énergie qui coule, s'en vient, s'en va comme tout en ce monde et ne mérite pas d'être retenu, ni encensé, ni mis sur un piédestal, ni redouté, il n'a pas de pouvoir autre que celui qu'on lui donne.

L'argent  passera car tout passe, telle l'eau sous les ponts, tout le temps, à l'infini."

                                                          Michka

Note: C'est par choix que je réédite les commentaires de l'époque car ils m'avaient encouragée à rester authentique et fidèle à moi-même dans cette vérité là.

 

 




Commentaires

Le 03/11/2007 à 13:49, par isab
je suis impressionnée par l'aspect organisée du texte, la lucidité de l'analyse, l'honnêteté de ton jugement.
Texte très instructif qui apprend beaucoup sur toi et aussi ce que je savais déjà sans pouvoir le formuler"l'argent est une énergie".
Merci pour ton travail sans faille. Moi ce sera pour demain.

Edité par michkao le 24/04/2008 à 19:05
Le 03/11/2007 à 17:34, par Mathilde
Je suis impressionnée également, écriture fluide, aboutie et définitive. Si tant est. Moi, je suis mauvaise élève, je ne sais pas écrire sur l’argent, je ne sais pas. J’ai travaillé le jour et la nuit pour élever mon fils, seule (pas la fin du monde non plus…) Il me disait avec des étoiles dans les yeux, « Maman, nous somme pauvres » et c’était voluptueux, nous étions heureux, il dansait, je dansais. Aujourd’hui, je n’en manque pas, mais je ne danse plus et lui, lui. Comme tu es loin.

Edité par michkao le 24/04/2008 à 19:05
Le 04/11/2007 à 6:23, par Aurélie
J'aime beaucoup ton texte ma 'tite maman >_<
Même moi qui suis ta fille, j'ai encore appris des choses...

Te fais des gros bisous!

Edité par michkao le 24/04/2008 à 19:06
Le 04/11/2007 à 7:14, par Michka
@ Aurélie:
Il est des secrets que nous, les femmes, gardons longtemps dans notre cœur jusqu'à ce qu'ils soient devenus de simples souvenirs, comme des informations qui ne nous font plus souffrir. Il faut du temps, du recul, que les jours et les années s'écoulent et que nous puissions poser sur notre passé un regard plus tranquille afin d'en libérer les non-dits.
Bisous à toi, ma chérie.

Edité par michkao le 24/04/2008 à 19:06
Le 24/04/2008 à 21:20, par isab
je vois que tu l'as retrouvé. J'attends maintenant que l'on me mettre en marche mon imprimante.
MERCI.
Le 27/04/2008 à 21:08, par isab
j'ai relu avec infiniment de plaisir ton texte et l'ai envoyé à ma copine. Mais je crois qu'elle est partie en voyage, mais le trouvera à son retour.
Ce texte, qui est une réponse à une idée que j'ai lancé, est la justification que j'ai bien fait de continuer mon blog contre vents et marées, avec les frustrations qu'il engendre, mais aussi les bonheurs, dont fait partie le mot MERCI.

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