Histoire de la poupée

Par Michka :: 09/07/2008 à 6:54 :: Général
  Histoire de la poupée

     "La poupée était là au milieu du rayon, parmi toutes sortes d'autres baigneurs de celluloïde, poupons en plastique, poupées de chiffon. Marie la remarqua tout de suite, sans doute à cause de son sourire brodé, de ses formes rebondies dans son petit pyjama rose, elle lui inspira de l'amour.
Marie se sentait un peu ridicule dans ce petit magasin de jouets où elle venait de façon coutumière  choisir les cadeaux d'anniversaire et de Noël. Mais ce jour-là, elle était entrée s'acheter une poupée POUR ELLE. Voilà pourquoi, bien que personne ne pût soupçonner cette vérité intime, elle se sentait mal à l'aise. Quelle drôle d'histoire: c'était une guérisseuse qui la lui avait conseillée en guise  de thérapie: "Achetez vous une poupée et parlez-lui, cela vous permettra de lui dire ce que vous ne pouvez pas me dire". Elle avait trouvé cela stupide et avait beaucoup résisté à cette injonction mais elle était venue quand même et devant cette poupée-là, elle sentit qu'elle en avait envie.
    A
fin de ne pas attirer l'attention, elle accepta qu'on emballe la poupée comme s'il s'agissait d'un cadeau,  et la cacha au fond de son cabas. Arrivée chez elle, elle s'empressa de la déballer et la regarda, des larmes affluant subitement à ses paupières sans qu'elle sut ni pourquoi, ni comment les arrêter. Alors elle pleura longtemps, étreignant cette simple forme de chiffon comme si elle était vivante et elle se prit à l'aimer.
    En cette période de sa vie, tout était mort autour d'elle: son couple défait, ses grands enfants partis, ses nouvelles amours déchirantes. Elle avait essayé le suicide, mais ça aussi, elle l'avait raté, ce qui avait renforcé son sentiment  d'échec.. Alors elle errait, faisant le minimum pour survivre, flottant souvent au-dessus des choses grâce au haschich qu'elle fumait abondamment dans ses cigarettes roulées. Tout allait à la dérive et elle ne s'en souciait plus, elle rêvait de mourir et laissait la vie s'écouler hors d'elle.
    Marie donna à la poupée le même prénom que le sien, comme si elle avait besoin de faire revivre la petite fille en elle, l'enfant qu'elle fut dans l'isolement de l'abandon et la souffrance du rejet. Et, dès lors, commença un curieux  dialogue. Oui, c'est le mot: dialogue, car la poupée renvoyait en écho des réponses qui affleuraient à l'esprit de Marie quand elle lui parlait ou lui posait des questions. Elle fit revivre à la poupée toutes les émotions qu'elle vivait enfant et les exprima avec elle, lui disant des choses douces et tendres ou contre elle, la frappant parfois avec colère. Elle savait  qu'il n'y avait pas de danger à extérioriser ces sentiments intimes, consciente de ne faire souffrir personne, de n'être pas jugée.
    Elle l'emporta au début dans tous ses déplacements quotidiens, au fond de son sac, mais aussi dans ses voyages plus éloignés, quand elle allait en vacances avec des groupes. Elle sentait alors que les autres se moquaient mais peu à peu, cela lui devint égal, elle avait besoin de la présence de la poupée pour s'endormir. Elle se sentait petite fille et acceptait cette part d'elle qui n'avait pas grandi, faute de soins, faute d'attention, faute d'amour. Elle réparait son passé, jour après jour.
   Au bout de quelques mois, elle laissa la poupée dans sa chambre en lui disant simplement: "je reviens tout à l'heure, tu ne crains rien". Sans s'en rendre compte, elle faisait alors exactement ce qu'on aurait dû faire pour elle quand on la laissait des heures toute seule sans explication. Et ainsi Marie ne se sentit plus jamais seule. Quelle que fut son humeur, la poupée lui souriait, acceptant ses secrets, ses colères, ses histoires dramatiques, ses questionnements interminables...

    Et, savez-vous,
à l'heure qu'il est, malgré ses couleurs défraichies, la poupée regarde encore de ses yeux bleus pétillants et sourit encore au plafond de la chambre de Marie. Il y en eut des chambres depuis sa venue et des plafonds et au fil de toutes ces années, Marie aussi a changé, ses yeux sont devenus brillants et vivants et son regard comme ses sourires atténuent à leur tour le chagrin des autres ou égaient pour un instant, pour une heure leur quotidien. Tandis que la poupée attend sagement le retour de Marie, en compagnie du petit chat."

                     


    J'offre cette histoire à tous ceux qui ont en eux un chagrin d'enfant non résolu et tout particulièrement à ma nouvelle amie, Cannelle.

    Joyeuse journée à tous nos enfants, réels ou intérieurs, et que leur spontanéité nous guide vers de belles aventures!

                                         Michka



   

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